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Comment j'interprète l'ECG de mes patients — en 10 étapes
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Dr. Abdelouaheb Farhi, médecin anesthésiste réanimateur · Accès instantané par email. Désabonnement en un clic.

Il est 3h du matin. Un homme de 45 ans arrive aux urgences avec une douleur thoracique depuis deux heures. Vous branchez l’ECG. Pas de sus-décalage du ST. L’interprétation automatique affiche : “anomalies non spécifiques de la repolarisation.”
La troponine revient négative.
Vous respirez. Vous orientez vers la surveillance. Et pendant ce temps, l’artère interventriculaire antérieure est complètement occluse.
Ce scénario n’est pas une fiction. C’est le piège du pattern de De Winter — un tracé qui a l’air “presque normal” mais qui cache une urgence vitale.
L’angle mort du STEMI — ce que personne ne vous a appris en fac
Voici un chiffre qui devrait vous empêcher de dormir tranquille : 59% des occlusions coronaires aiguës ne remplissent pas les critères STEMI.
Plus de la moitié.
Ça veut dire que si vous attendez un sus-décalage classique pour activer la salle de coro, vous ratez plus d’un infarctus sur deux.
Le pattern de De Winter, décrit en 2008, est l’un des exemples les plus redoutables de cet angle mort. Il représente environ 2% des infarctus antérieurs par occlusion coronaire aiguë. C’est peu en pourcentage. C’est beaucoup quand c’est votre patient à 3h du matin.
Et il touche particulièrement les hommes jeunes sans coronaropathie connue — exactement le profil où vous ne vous méfiez pas.
Les 4 signes à repérer — le Pareto du De Winter
Le pattern de De Winter, c’est quatre éléments. Quatre. Pas besoin de relire un chapitre de 40 pages pour les retenir.
1. Sous-décalage ascendant du segment ST au point J (1 à 3 mm)
Le ST part du bas. Il remonte. C’est le premier signe — et c’est celui qui trompe, parce qu’un sous-décalage ascendant, en temps normal, c’est considéré comme bénin.
Sauf ici.
2. Ondes T hyperaiguës, hautes et symétriques en précordiales (V1 à V6)
Des ondes T géantes. Positives. Pointues. Symétriques. Dans toutes les précordiales. C’est le signe le plus visible — celui qui doit vous faire lever un sourcil.
3. Absence d’élévation du segment ST
C’est toute la perversité du pattern. Pas de sus-décalage. Pas de critère STEMI classique. L’algorithme de votre appareil ne va pas tirer la sonnette d’alarme. Votre protocole “STEMI oui/non” va répondre “non.”
Et pourtant, l’IVA est occluse.
4. Élévation discrète du ST en aVR
Un petit détail en plus. Pas toujours présent, mais quand il est là, c’est un indice supplémentaire qui pointe vers une occlusion proximale sévère.
Pourquoi l’interprétation automatique vous trahit ici
Votre appareil ECG a un algorithme. Cet algorithme cherche un sus-décalage du ST pour vous alerter d’un STEMI.
Pas de sus-décalage ? Pas d’alerte.
Le pattern de De Winter est exactement le type de tracé que la machine classe dans la catégorie “anomalies non spécifiques de repolarisation.” C’est l’équivalent d’un radar qui ne détecte pas un avion parce qu’il vole trop bas.
L’algorithme n’est pas en tort — il fait ce pour quoi il est programmé. Mais il ne connaît pas De Winter. Et si vous non plus, le patient paie le prix.
C’est la raison pour laquelle un ECG se lit avec les yeux du médecin, pas avec le résumé imprimé en haut du tracé.
Trucs et pièges — ce qui rend ce pattern traître
Il est stable. Dangereusement stable.
Le pattern de De Winter peut rester identique pendant plusieurs heures. Pendant que le tracé ne bouge pas, les marqueurs biologiques se positivent. L’infarctus progresse. Et vous, vous attendez une évolution ECG qui ne vient pas.
Ne confondez pas stabilité et bénignité.
Il peut basculer sans prévenir
Ce même pattern, stable depuis des heures, peut se transformer brutalement en sus-décalage de ST classique. Ou l’inverse : un STEMI peut régresser vers un pattern de De Winter. L’évolution est imprévisible — c’est pour ça qu’il faut agir sur le pattern lui-même, sans attendre la suite.
Il n’existe pas que dans les précordiales
Le pattern classique touche V1-V6 et signe une occlusion de l’IVA. Mais des variantes ont été décrites en territoire inférieur, signant une occlusion de la circonflexe. Le réflexe “De Winter = précordiales” est juste dans 90% des cas. Les 10% restants peuvent vous surprendre.
Le sous-décalage peut prendre plusieurs formes
Ascendant, descendant, rectiligne — la morphologie du sous-décalage n’est pas le critère discriminant. Ce qui compte, c’est qu’il soit suivi par des ondes T amples et ischémiques. Ne rejetez pas le diagnostic parce que le sous-décalage n’a pas la forme “classique” des schémas de cours.
Attention au miroir
Le diagnostic différentiel principal est le miroir d’un infarctus basal : sous-décalage de V1 à V3-V4, mais avec un ST plutôt horizontal, des ondes T positives moins amples, et parfois une onde R ample en V1-V2. Le contexte clinique tranche — mais il faut y penser.
Conduite à tenir — 3 réflexes
1. Reconnaître = traiter comme un équivalent STEMI
Le pattern de De Winter n’est pas un “NSTEMI à surveiller.” C’est un équivalent STEMI. Même urgence. Même filière. Même horloge qui tourne.
2. Transfert immédiat en coronarographie
Pas de troponine de contrôle à H+3. Pas d’observation en USIC en attendant l’évolution. Coronarographie en urgence, comme pour n’importe quel STEMI.
3. Multiplier les ECG en attendant
Si le transfert prend du temps, répétez les tracés. Le pattern peut évoluer — dans un sens comme dans l’autre. Chaque ECG est une photo. Vous avez besoin du film.
En résumé
Le pattern de De Winter est un piège parfait : pas de sus-décalage, troponine initiale parfois négative, interprétation automatique rassurante. Tout dit “ce n’est rien” — sauf les ondes T géantes qui crient “IVA occluse” si vous savez les entendre.
L’ECG le plus dangereux n’est pas celui qui montre une anomalie évidente. C’est celui qui a l’air presque normal.